• La fontaine de jouvence

     

    - Je n'ai pas encore prévenu Lucie... les chaussures... il me semble bien les reconnaître,  c'est de la qualité, Anne aimait le beau...mon Dieu, voyez que nous avions raison... dès que vous avez confirmation que c’est bien elle, vous venez me le dire, je voudrais être la première à  annoncer la nouvelle à madame Parély, elle va avoir un tel choc.

    - Nous vous laisserons cette tâche madame Louyot.

     C'est l'ambulance qui arrive la première, un premier véhicule de sapeurs-pompiers suit, quelques minutes plus tard, c'est le tour du capitaine assisté d'un médecin-légiste.

    Tout les gens valides du village sont présents, repoussés et contenus derrière les véhicules.

    Il s’écoule encore beaucoup de temps avant que le corps soit remonté à la surface; des seaux de  gravats sont encore déversés sur le tas.

      Malgré l'invitation de l'adjudant Cavalier, je me tiens à bonne distance puis, voyant que le cadavre a été enfermé dans un sac plastique, je m'approche.

    - Etat de conservation exceptionnelle, probablement la nature du terrain, l’eau, la fraîcheur.... c'est bien Anne.... Anne Parély.... j'ai reconnu les traits du visage..

    Je trouve le chef de brigade nettement moins fringant que tout à l'heure.

    - Vous  pouvez demander à votre tante de faire le nécessaire auprès de madame Parély.

    Je ne relève pas son lapsus car il s'adressait bien à moi, carrément troublé le  gradé, je transmets le message à Jean-François qui se tient encore plus à l’écart que moi.

    Le légiste monte dans l'ambulance, les portes se referment, le capitaine vient vers moi et me tend la main.

    - Vous auriez fait un bon gendarme monsieur... Passy, est-ce vrai que la victime était votre parente?

     

    Madame Parély est solide mais elle refuse d’entrer dans l’ambulance,  c'est tante Simone qui se dévoue, en sortant, elle a un visage décomposé, elle murmure un oui timide et se précipite vers nous.

    - C’est hallucinant.... comme si elle venait de mourir...un visage de cire... atroce....

    Cette fois, c'est son amie qui la soutient, les deux femmes repartent doucement.

    - Vous passez à la gendarmerie.... dans une bonne heure, le billet anonyme, vous pourrez nous le confier s'il vous plaît?

    Cette fois, je file à la cabine, nous serons certainement les premiers sur le coup. Toutefois,  je laisse encore un petit point d'interrogation quant aux conclusions de la mort.

    Déjà quatorze heures, madame Louyot voulait absolument me préparer un déjeuner, je reste encore un peu prés de ce puits, je termine ma pellicule, l'ancien maire vient bavarder, je ne le refoule pas, c'est un peu grâce à lui si les recherches ont été poussées un peu plus loin.

    - J' l'avais dit, c'est comme une rivière souterraine qui passe à c't'endroit, une fois, il y a con de mouton qui a sauté, pareil, il a fallu le décoincer d'en dessous, quand il pleuvait fort, le courant entraînait tout.

    - Et quand les assassins ont jeté Anne, il pleuvait, vous m’aviez dit.

    - Et comment, il y avait des inondations un peu partout, p't'être que les gars connaissaient le truc, ils en ont profité.

    - A part vous qui connaît cette particularité?

    - Les anciens, tenez, l'autre-là, il le savait aussi.

    Il me désigne l'ouvrier communal, toujours affairé autour de ses fleurs.

    - Comment s'appelle-t-il?

    - Fulbert Ligaud, tout le monde l'appelle Berlingot, il travaille encore, il a largement passé les soixante ans, ferait bien d'laisser la place aux jeunes, j'l'aime pas ce gars-là, un taciturne, il y a que ses plantations qui l'intéressent.

    - Pourquoi ce puits s'appelle "le légionnaire"?

    - Ah! c'est une vieille histoire, dans les années vingt, un héros de la grande guerre avait reçu la légion d'honneur, un peu plus tard, un autre habitant avait également été décoré de cette distinction alors qu'aux yeux de la population il ne méritait pas, l'autre,  en signe de protestation, jeta sa médaille dans ce puits, voilà c'est aussi simple.... vous avez vu le nouveau maire, il s'est sauvé comme un péteux quand il va vu la chaussure, ah ces jeunots, sacrés soldats.

    Le chef de chantier discute avec les ouvriers, l’homme qui a découvert le corps en est bien à sa quatrième canette. Il veut oublier sa rencontre dramatique au fond d'un puits.

    Je m'approche pour dire au revoir à tous  et je tombe en arrêt devant un mégot, il ressemble à ceux que j’ai trouvés dans le cendrier de la Clio; je le ramasse délicatement, sous l'œil interrogateur du contremaître.

    - C'est l'un d'entre vous qui a jeté ceci?

    Les hommes me prennent pour un dingue.

    - Moi j' les roule, c'est pas à toi Louis?

    - J'fume plus... depuis deux jours.

    Je balaie le secteur du regard et en découvre un second identique, un peu plus long, j'emballe ces trophées dans un mouchoir en papier.

     

    - Faîtes entrer monsieur Passy.

    Le capitaine Henry s'est installé dans le bureau du chef.

    - C'est bien un assassinat, le légiste est formel, étranglée, avec une cordelette assez fine, les contusions sont postérieures à la mort, dues à la chute probablement, un tibia et un péroné fracturés, le cadavre a été jeté pieds en avant, la date approximative  du décès correspond à celle de la disparition de mademoiselle Parély, une autopsie permettra certainement une meilleure évaluation, quoique l’état exceptionnel de la conservation du corps peut poser des problèmes.... Vous avez le billet? et l'enveloppe?

    - J'ai également deux mégots à vous confier.

    - Vous pourriez également faire un bon clochard, éclectiques les journalistes, nous allons essayer de faire des comparaisons avec les deux autres.... papier machine....enveloppe auto-collante...timbre bien collé...lettres bien centrées... une personne qui travaille dans un bureau.

    Bravo, je n'avais pas fait ces remarques pertinentes, chacun son métier 

    - J'ai envoyé mon adjoint auprès de Desbois, cette fois il doit nous révéler ce qu’il sait, espérons que la nouvelle ne va pas l'achever, j’ai entendu dire que lui et la victime... Bon, les mégots... Gitanes filtre, nous avions déjà expertisé, même modèle, à savoir si c'est le même bonhomme, nous allons examiner, si oui, notre suspect se serait trouvé parmi nous, nos recherches seraient limitées, vous avez pris des photos d’ensemble je crois, nous pourrons récupérer les négatifs ?

    - Le témoin oculaire de Morigny?

    - Une dame qui a supposé que les promeneurs de la nuit venaient vider un sac poubelle dans le puits, cela arrivait de temps en temps, c'est pour cela que le conseil municipal avait décidé de les obstruer; votre cinéma avec le sourcier ou sorcier comme vous  voulez, lui a rappelé ce fait.... Nous entamons un enquête sur la société acquéreur du terrain et sur monsieur Duflaux en particulier, voyez nous ne lambinons pas, contrairement à ce que vous insinuez de temps en temps dans les colonnes de votre journal.... je compte me rendre à Morigny demain matin et y rencontrer madame Parély, pensez-vous qu'elle sera en mesure de me recevoir?

    Un homme raffiné ce capitaine, il m'est arrivé d'en rencontrer de plus directs, pour ne pas dire carrément mufles.

    Je lui parle de la particularité du puits du "Légionnaire".

    - Nous le savons aussi depuis tout à l'heure, nous avons une personne dans le collimateur, permettez que nous ne dévoilions pas encore son identité; soyez sans crainte, vous serez privilégié.

    Je connais ce genre de promesses, rarement tenues, les journaux spécialisés envoient des sacrés fouineurs qui, non seulement suivent les enquêtes en cours mais parfois les dépassent.

     

     


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