• La fontaine de jouvence

    Adeline est dans le jardin, nonchalamment couchée sur un transat, vêtue… si peu… d’un bikini et offrant au soleil gourmand de belles surfaces dorées à souhait.

    -Jean-François est à Avigny, avec sa tante, ils ne devraient pas tarder.

    La dame se lève et enfile un peignoir…Fallait pas !

    Mon arrivée a été remarquée par la voisine, madame Gaston, elle nous rejoint dans le jardinet.

     

    -Vous ne savez pas monsieur Laurent, les voleurs de not’fontaine essayent d'acheter toutes les maisons vides, j'vous le dis moi, ils veulent raser Morigny pour construire des hôtels, c'est l'ancien menuisier, le  Basile qui me l'a dit, vous devriez aller le voir, il en sait des choses, il habite près de la source, la grosse maison aux volets marrons.

    Bonne idée, en attendant le retour de Jean-François, une rencontre avec un autochtone peut être intéressante.

    Je repère facilement la maison du menuisier et, par la même occasion le menuisier qui est dehors, occupé à tailler une haie.

    J'aime bien le contact avec ces gens simples, souvent plus intelligents que certains hommes en vue et toujours plus spirituels.

    - Je suis un lecteur assidu de votre journal, mais j'ai mieux dans la famille, mon père qui vient de fêter ces quatre vingt treize ans vous lit depuis 1925, pratiquement au tout début de votre existence, chaque jour il épluche toutes les pages, fait des commentaires, c'est son occupation favorite, ça vous en bouche un coin.

    Je dois dire que c'est réconfortant de savoir que "La Gazette Républicaine" reste avant tout le journal des braves gens, des gens ordinaires peut-être mais qui restent la base de toute vie possible.

    - Si vous avez l'occasion de revenir ces jours-ci, je vous sortirai un vieil exemplaire, mes parents gardaient ceux de nos dates de naissance, ceux qui relataient des événements très importants et quelques uns pour des raisons personnelles.... La mère Gaston vous a raconté, c'est le clerc de maître Cochet qui fait du porte à porte pour recenser les maisons abandonnées et faire des offres d'achat mais le mot est donné, ces chacals ne viendront pas nous dépouiller, cela suffit; nous allons constituer un comité de défense, contacter les jeunes qui ont quittés le village pour qu'ils s'associent à nous, vous aller voir, pas question de se faire plumer.

    - Dîtes-donc, vous êtes bien placé pour boire à la fontaine de jouvence?

    - On ne peut mieux, c'est pour cela que mon père est encore de ce monde.

    - Vous en êtes persuadé?

    - Non, pensez-vous, son père avait vécu assez vieux, aussi dans les quatre vingt dix et il n'habitait pas à Morigny, c'est ma mère qui était native, elle est décédée à soixante cinq ans, pourtant elle ne buvait que l'eau, mon père boit plutôt du pinard...

    - Vous ne travaillez plus à l’atelier?

    - Je bricole encore de temps en temps, j'ai encore toutes mes machines, rien vendu, j'espérais qu'un fils ou à la rigueur un petit-fils prenne le relais, pensez-vous, ce métier n’est plus rentable. Quand je pense que mon père fabriquait tous les meubles des habitants, depuis le petit lit de gosse jusqu'au cercueil... terminé, les cercueils se vendent au supermarché, comme des boites de petits pois, avant chacun avait droit à une petite touche personnelle, tenez, si je vous disais que mon père a fabriqué son propre cercueil il y a plus de trente ans, à l'époque, il avait quelques problèmes de santé, il pensait qu'il n'irait plus bien loin, amusant non?

    Je n'avais pas remarqué qu'une dame nous écoutait... madame Basile sortait de chez elle, un journal à la main, je reconnais le tout premier titre de "La Gazette", nous en avons aux archives, mais là, comme cela, dans ce village, j'ai un choc, j'aurai aimé que monsieur Magien soit avec moi, il aurait défailli.

    - C'est celui du mardi 24 Août 1926

    - Ma date de naissance et regardez qui  venait de mourir ce jour-là : Rudolp Valentino, sa photo en première page.

    Je feuillette les quatre pages d'un papier jauni, des mines de diamant découvertes en  Afrique du Sud, coup d'état en Grèce. C'est dingue ce retour en arrière.

    Madame Basile ne veut plus me lâcher, parler ainsi avec un étranger, elle en a rarement l'occasion je suppose. Elle me désigne le terrain vague, objet des controverses.

    - Voyez, c'est là-dedans que les autres veulent faire une usine, vous imaginez pour nous, c’est la fin de tout.

     Lors de ma prochaine visite à Morigny, je m'équiperai pour faire un tour dans ce fouillis.

    Monsieur Basile doit deviner mes pensées.

    - Ils ont mis des barbelés autour, c'est comme un camp retranché, ils ne veulent pas de curieux sur leur terrain, pt'être des choses graves à cacher.

    - Et la disparition d’Anne Parély, qu'en pensez-vous monsieur Passy?

    Madame Basile me questionne.

    - Je ne sais pas vraiment.

    - Moi j'l'avais vu le jour de son départ d'ici, près de la source, avant de reprendre la route, elle est sûrement venue prendre de l'eau comme beaucoup de personnes qui ont quitté le village, chaque fois qu’ils ont l’occasion de revenir, ils viennent faire le plein, le pire c’est quand il y a un enterrement, c’est une vraie procession à la fontaine...je vous disais, ce jour-là , je fermais juste mes volets.

    - Le soir donc.

    - Ben au mois de Janvier les journées sont encore bien courtes.

     


    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :