• La fontaine de jouvence

    Le château n'est qu'une grosse bâtisse à trois étages, de nombreuses fenêtres, dont un grand nombre aux volets fermés, un  parc mal entretenu, des arbres dont beaucoup sont atteints par la limite d’âge, un mur de clôture en déconfiture.

    Madame Parély m'attendait, Jean-François s'excuse de ne pouvoir rester.

    - Je vais relever Adeline, elle doit être fatiguée d’entendre les jérémiades de madame Gaston

    Très élégante la châtelaine, plus tellement à la mode, menue, je remarque surtout ses jambes d'un galbe parfait, alerte, vive, elle me guide dans un couloir  sans fin, une  odeur indéfinissable flotte dans la pénombre, j'ai une drôle d'impression, comme si ce lieu ne m'était pas inconnu, le sentiment de déjà vu, de déjà senti surtout.

    Nous débouchons sur une terrasse fleurie, meublée d'un salon de jardin et abritée par une banne.

    - Mon domaine aux beaux jours, je ne bouge que rarement de ce lieu, je brode, je lis, j'écoute de la musique, je n'ai plus rien d'autre à faire, en attendant que Dieu me rappelle... Simone vous a raconté nos malheurs, je refuse d’admettre la thèse du suicide, Anne se sentait menacée avant sa disparition, je  pressentais le malheur comme une mère devine l'état d'âme de ses enfants, elle ne se confiait plus à moi,  la crainte de me faire de la peine... Je peux vous offrir un rafraîchissement?

    J'accepte un jus d'orange.

    - Savez-vous que nous sommes parents?

    -Ah bon ?

    - Je ne vous dirais pas à quelle génération remonte notre filiation commune, c'est votre oncle qui m'a appris ce fait et qui me l'a prouvé par des documents en sa possession, il était passionné de généalogie et l'achat d'une maison à Morigny n'était pas fortuit, vous avez une demoiselle de Gaujard parmi vos ascendantes.

    J'avais toujours eu envie de remonter aux sources de ma famille, en particulier la branche de mon père, quand je serai à la retraite…

    - Vous êtes venu au château avec le colonel lors de votre séjour ici, vous étiez enfant,  vous en souvenez-vous?

    Je comprends à présent cette étrange sensation ressentie en pénétrant dans le corridor, j'avais  déjà foulé ces carrelages disjoints.

    - Tout a commencé quelques mois après l'accident d'Alex, mon grand, il y a deux ans, il s'est tué en voiture... à quelques kilomètres d'ici.

    - Alexandre Parély, accident de voiture, secteur d'Avigny, j'ai vu passer cette information, je crois me souvenir… que ce monsieur avait un taux d'alcoolémie non négligeable, pardonnez-moi d’être aussi franc…

    - Vous êtes pardonné, depuis quelques années, mon garçon nous faisait des misères, son épouse et la petite Amandine nous avaient quitté, il devenait brutal quand il avait bu et malheureusement, cela lui arrivait trop fréquemment... Sa sœur essayait de le raisonner, rien à  faire, elle le suivait à la trace pour payer les dettes qu'il laissait un peu partout  derrière lui, cafés, garages, restaurants... Donc, quelques temps après sa disparition, je reçois la visite du notaire d'Avigny, maître Cochet, accompagné d'un inconnu; ce monsieur, un certain Duflaux, m'exhibe un papier, je reconnais l'écriture d'Alex, écriture tourmentée, hachée...je vous explique ce qui s’est passé depuis le début, afin que vous compreniez... je ne vous dérange pas au moins?...Donc ces deux messieurs font irruption chez moi... Voilà madame me dit l’inconnu, une reconnaissance de dette signée par votre fils peu avant sa disparition, je représente le bénéficiaire et je suis chargé du recouvrement. Je tombe des  nues, je demande des explications, j'ai vu le chiffre inscrit sur ce papier: 100.000 francs, dix millions anciens. C'est une dette de jeu ajoute cet individu et je vous demande de quelle manière envisagez-vous de la régler? Maître Cochet m'explique que je ne peux me soustraire à cette demande. Je suis catastrophée, notre situation financière est désastreuse, Alex avait largement contribué à notre déchéance, nous avions dû vendre un pré pour régler des arriérés d'impôts, nous avions des travaux urgents à effectuer sur la  toiture de notre demeure. Je demande à réfléchir, je veux demander l'avis d'Anne; les deux hommes se retirent et maître Cochet se propose de jouer les médiateurs.... Encore un peu de jus d'orange?

    Je commence à avoir chaud sous cette toile délavée, le soleil tombe presqu'à la verticale, la situation de cette terrasse n'assure aucune ventilation.

    - Anne est très étonnée de cette affaire, elle savait que son frère jouait aux cartes avec des amis mais, comme moi, elle ne supposait jamais qu'il puisse perdre de telles sommes; c'est donc elle qui prenait contact avec le notaire, elle authentifiait la reconnaissance de dette et demandait conseil à un avocat... celui-ci confirmait le bien-fondé de l'exigence de ce Duflaux; un recours éventuel était d'arguer que mon fils n'était pas dans un état normal lorsqu'il avait signé le document; seulement, beaucoup d'argent à investir pour un résultat aléatoire. Anne tenta alors de savoir à qui cette reconnaissance de dette avait été délivrée initialement, elle supposait que le bénéficiaire se trouvait parmi des amis de chasse, une équipe qui passait plus de temps à jouer au poker dans le chalet qu' a tirer des sangliers. Peine perdue, le grand silence... elle avait beau aller de l'un à l'autre, elle recueillait des informations contradictoires. Nous ne savions comment nous dépêtrer d'une telle situation lorsque maître Cochet nous apportait une éventuelle solution. Nous possédions un terrain à proximité du village, dix hectares de friches et de bois, c'est l'emplacement d'une ancienne fonderie, un tas de gravats, des broussailles, quelques  arbres, un ensemble sans grande valeur....Un jour, le notaire me téléphone : Monsieur Duflaux accepterait d'échanger le billet contre cette propriété..... je suis chargé de vous transmettre cette offre, l'acceptez-vous?... Je lui demande de patienter, Anne a son mot à dire, dix millions pour un morceau  de terrain qui ne rapporte rien, sur lequel nous payons des impôts fonciers, une belle occasion pour se libérer de cette contrainte, pour éviter un scandale, nous acceptons.

    - Et ce terrain se trouve en amont de la source, Duflaux et compagnie avaient des visées sur l'eau de jouvence, une belle opération.

    - Exactement, au bout de quelques mois, alors que nous avions signés la vente chez le notaire, nous apprenions qu'une société envisageait de creuser un puits et d'installer une petite unité de conditionnement, c'était il y a environ un an, vous imaginez la réaction des villageois, détourner l'eau de cette fontaine que leurs ancêtres vénéraient, cette eau qui fait des centenaires.

    - Et vous croyez à cette légende?

    - Attendez, de tous temps, les habitants du village ont voulu préserver le secret de ces eaux, il y a dix ans environs, le maire de l'époque l'avait fait analyser, elle n'avait pas grand chose de particulier, si ce n'est une teneur en fluor un peu au-dessus de la moyenne et des traces de fer, seulement, le prélèvement d'échantillons avaient été effectué au printemps, à une époque où le débit de la source était à son maximum, se doutant que les amateurs du terrain avaient d'autres éléments en leur possession, Anne profita d'une période plus sèche, à un  moment où le débit se réduisait à un filet pour confier une nouvelle analyse, aucun doute, cette eau contient des éléments minéraux indispensables à l'organisme humain, vous dire exactement quoi, j'en suis incapable.

    Madame Parély agite nerveusement ses mains.

    -Mais je ne pense pas que la disparition de ma fille  découle directement de cette découverte, un peu plus tard, fin de l'an dernier, elle me faisait part de doutes sérieux concernant l'authenticité de la fameuse reconnaissance de dette, pas sur la rédaction, l'écriture était attestée, mais sur le montant de la somme, elle avait mené son enquête et avait appris que son frère n'avait pas la réputation de jouer des sommes aussi conséquentes, le malheur, c'est qu'elle voulait taire  le ou les noms  de ses informateurs, elle me disait attendre la réunion de preuves évidentes pour agir, quelques semaines plus tard...

    Madame Parély est pâle, visiblement très émue, je ne n'ose lui parler, respectant sa douleur encore vive.

    - Une fille formidable... je disais toujours, le seul homme de la famille depuis la disparition de mon mari...une lutteuse... nul doute qu'elle aurait remué ciel et terre pour confondre les escrocs.

    - Elle n'était pas découragée, dépressive?

    - Absolument pas, plus elle rencontrait d'obstacles et plus elle se battait, je vous le répète, sa disparition est inexplicable.

    - Revenons à cette période, c'était en début d'année?

    - Nous venions de passer les fêtes ici, c’était la tradition depuis toujours, Sophie ma bru et Amandine ma petite-fille étaient retournées à Reims, Sophie est associée à un architecte, elle est décoratrice, Anne était restée quelques jours supplémentaires, elle était secrétaire à mi-temps dans une association caritative, elle avait mis ses jours de repos au service de ses recherches, j'en étais persuadée, puis le 12 janvier , elle m'a quittée, en fin de journée, elle n'est pas revenue, plus... jamais...


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